Avant-départ

 Dix ans de rêveries plus tard... FÉVRIER 2001

Les deux pieds bien posés sur le sol et la tête au large. C'est aujourd'hui que le départ se précise, l'échéance se rétrécit à vue d'oeil... Pourtant, je suis toujours calée dans mon quotidien. C'est encore la routine d'une femme au foyer qui rêve. Le levain gonfle près du feu pour le kougelhopf. Le jarret de porc dessale dans la bassine et l'aspirateur-prédateur attend son heure pour débusquer les moutons sous le lit. Demain, les deux garçons arrivent pour fêter les cinquante-quatre ans de Laurent. La bouteille de champagne est déjà au frigo. On ne peut faire de vie plus sage, plus standard. Et pourtant. C'est maintenant que nous allons très officiellement annoncer à nos enfants que la rupture familiale est imminente. Nous sommes en février, ce sera pour l'automne. Quelques mois pour s'y faire.

Depuis, septembre dernier, nous avons écumé en moto tous les ports depuis la côte bleue jusqu'à Porquerolles à la recherche du navire idéal.  Nous avons trouvé pléthore de voiliers destinés au voyage. Mais le choix n'était pas si terrible. Il n'y avait que l'alternative bien équipés, mauvais état, ou bon état, mal équipés. Nous crevions toujours notre budget. 

Finalement nos avons dégotté tout près de chez nous, à l'Estaque, un voilier à la triste figure qui nous a d'abord laissés perplexes. Puis nous l'avons revu. A partir de là, c'était fatal, nous sommes tombés en amour pour un objet rare et marginal qui ne pouvait plaire qu'à nous. Il ne payait vraiment pas de mine. Mais Laurent et moi, rapidement, nous l'avons vu autrement. Il ne demandait qu'à se réaliser ce navire et nous l'avons adopté.

Voilà, il a été expertisé hier. La sortie de l'eau, moment émouvant, moment poignant, moment terrifiant. Tout simplement, moment de vérité. Le propriétaire observait d'un air constipé cette opération délicate. Il se séparait de son bateau, contraint par les accidents de la vie, page qui se déchirait dans la douleur. Depuis trois ans, il avait laissé son voilier à quai, livré à lui-même et au temps qui passe. Les navires vieillissent mal  lorsqu'ils se sentent abandonnés. 

La grue lentement a tiré le bateau hors de l'eau. GRUTAGE ESTAQUEOn avait l'impression d'assister à une naissance. C'était poignant de voir s'élever dans les airs ce monstre à coque rigide avec son immense flèche qui flirtait avec le ciel. Douze mètres dix de long, quatre mètres vingt de large. Quel monstre !

L'expert s'est pointé au bon moment. Il avait l'allure d'un clerc de notaire, non pire que ça, il avait l'allure d'un huissier. Costume sombre, cravate grise. Non pire encore, il avait l'allure d'un croque mort. Il a complètement ignoré notre salut. Il a tendu une main renfrogné au vendeur.

- Il est à vous ce Brise de Mer ? Voyons ce qu'il nous cache... 

Pendant deux heures, tel un cloporte, il s'est insinué méthodiquement dans tous les recoins. Les planchers se sont soulevés docilement. Les entrailles de la coque nous ont offert des fonds lisses et propres. Il a gratté, gratté, l'expert : les varangues, les lisses, les parois du puisards. Nous lui avions annoncé un bateau en alu de vingt-sept ans, forcément y'a du souci à se faire quant à l'état de la coque. L'expert a demandé les factures des travaux récents. Il observait d'un air peu amène les bois vieillots et mal finis. La sellerie lui a paru acceptable. Il nous a enfin aperçus, Laurent et moi. Il nous a gratifiés d'un sourire auquel on ne s'attendait guère :

- Trois cent soixante mille francs, (54850 € à la louche) si vous ne l'achetez pas à ce prix là, il sera pour moi.  Même s'il a besoin d'un rafraîchissement général, ce bateau est une merveille...

On respire tous nettement mieux. L'atmosphère s'est allégé.  On commence à parler pour le plaisir. De navires, de choix de voyage, des investissements à envisager... On sort des verres... Notre vendeur se dit qu'il aurait dû être plus ferme sur le prix et nous on espère qu'on ne fera pas une trop mauvaise affaire. Pendant que les hommes continuent de parler pour le plaisir, je redescends au sol. Le voilier fièrement dressé sur les bers me domine magnifiquement. Je le trouve, beau, beau...  Terriblement impressionnant et rassurant. Enfin pas tant que ça rassurant, les surprises, bonnes ou mauvaises, elles sont à venir. Aujourd'hui, je suis prête à prendre le risque.  Il a suffit que je sorte du carré pour lui flatter le museau à notre navire. Il a un long nez magnifiquement profilé, d'une finesse remarquable avec ce petit creux de ligne équivoque et prometteur de vitesse sur le flanc. Une ligne comme on n'en fait plus. Il est doux à caresser. J'ai le sentiment qu'il est heureux de se laisser apprivoiser.

****************************************kercher

Nous voici bien des semaines d'enduits, de grattages, de ponçages, bien des semaines de factures plus tard. Les factures ils ne faut pas les compter avec leur valeur. Ca ne marche pas comme ça quand on travaille sur un vieux bateau. Par exemple on pense qu'on va changer une pièce. Il faudra décider un jour d'aller faire les courses. On réfléchit, on décide d'investir de l'argent. Youpi ! Quand on revient pour installer l'objet, on s'aperçoit que le support n'est pas adapté, que ces produits n'aiment pas l'alu, qu'il nous manque une rondelle, un écrou, ou une pièce intermédiaire à usiner.  Dommage mais pas grave, on retournera au magasin demain matin. On passe ainsi un temps fou à circuler d'un atelier à l'autre, d'une boutique à l'autre, à la recherche de la pièce parfaite... Un jour, et puis le suivant et celui d'après et nombre de factures qui s'accumulent. 

On oublie tout ça maintenant. Tout de blanc epoxiller, epoxyer... Comment faut-il conjuguer un produit aussi barbare ? Notre navire a fait peau neuve.  Il devient "Lune de Miel". 

ldm neufFin juin, il intègre son port d'attache à Martigues. C'est le moment où nos potes parlent de vacances, de fin de semaines bercées dans les mouillages de la Côte Bleue ou dans les calanques. On les voit tous circuler sur les pannes bronzés, détendus, souriants... Laurent et moi, on sue, on ruisselle, on s'épuise. On se noie dans l'accumulation de détails aussi importants qu'urgents à régler. Notre départ est programmé mi-octobre. La main en visière, j'ai beau scruter l'avenir immédiat... Les trois mois qui restent suffiront-ils ? Nous n'en finissons pas avec les installations techniques et les finitions intérieures du bateau. Pour nous assurer un revenu d'appoint nous mettrons notre maison en location. Il faut aussi intégrer quelque part dans notre planning, le déménagement de nos objets personnels et toutes les actions administratives liées à ce départ. Le compte à rebours s'accélère. Les mines fleuries des vacancier nous angoissent. Parce que pendant de temps là, à quoi se prépare-t-on au juste nous autres ? 

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 - Alors, ce départ, c’est pour bientôt ?

- Oui, dans quatre semaines exactement.

- Mince alors, vous serez prêts ?

- Bien sûr. Une semaine pour installer le dessalinisateur qu'on vient de recevoir.  Une semaine pour installer la capote et le bimini. Une semaine pour déménager nos meubles de la maison et régler les derniers problèmes administratifs. Et la dernière semaine pour les ultimes petits bricolages et l'avitaillement.

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- Alors ce départ, ça se précise ?

- Oui, on largue les amarres dans quinze jours.

- On voit bien que ça prend forme. Votre capote de descente est toute belle et votre bimini aussi. Laurent s'en sort avec le dessalinisateur ?

- Pas de problème, l'installation sera opérationnelle dans deux ou trois jours.

- Vous partez tout seuls ?

- Pas exactement, nos deux fils ont pris une semaine de congé pour nous accompagner jusqu'aux Baléares. C'est chouette non ?

- C'est génial, comme ça, vous prenez le départ en famille.

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- Laurent tu crois que nous serons prêts dans huit jours ?

- Je crains que non. On retardera de quelques jours si  c'est nécessaire. 

- On  ne peut pas faire ça, les garçons n'ont que huit jours de congés.

Laurent passe pour la dixième fois son index le long d'un joint d'arrivée d'eau du dessalinisateur.

- Zut zut zut, j'en ai marre de cette chiotterie, ça goutte toujours !

A mon avis, y'a pas de quoi s'énerver comme ça. Personne de sensé n'imagine que l'installation d'un dessalinisateur peut fonctionner à l'instant magique du dernier tour de vis. Est-ce une raison pour sombrer dans la fatalité et foutre en l'air l'enthousiasme qui auréole ce grand départ ? Il n'est pas question de retarder. Il n'est pas plus question de partir sans nos deux fils.

- Comment on fera avec les garçons si le bateau n'est pas prêt ?

- Tu m'embêtes, je ne sais pas comment on fera. Enfin si je le sais ! On partira en retard et on les déposera quelque part sur la côte au lieu d'aller avec eux aux Baléares !

Ben voyons ! Nos deux fils ont pris une semaine de congés pour prendre le départ avec nous. Parce que voyez-vous, que les parents quittent les enfants, ce n'est pas correct. Ce sont les enfants qui quittent les parents lorsque le moment est venu. Donc, les garçons prendront le départ avec nous. Et après notre petit bout de route commun, ce sont eux qui nous quitterons. C'est ainsi que ça doit se faire et pas autrement. Je ne supporterai pas de les laisser sur le quai de Martigues. J'ai bien du mal à imaginer ce déchirement, s'il faut en plus assumer un abandon... Et puis ce départ terrible qui  nous habite Laurent et moi depuis des années, nous devons le vivre avec eux. S'ils se sont libérés tous les deux pour avoir une semaine de vacances, et nous accompagner jusqu'aux Baléares, ce n'est sûrement pas pour rester trois ou quatre jours sur le quai de Martigues à se prendre les pieds dans nos caisses mal rangées et les outils de Laurent éparpillés dans tout le carré. Faire trois jours de cabotage et prendre  joyeusement le train pour rentrer chez eux, largués vite fait je ne sais où sur la côte ouest à la première gare à portée de nos amarres. 

Merci les gars, c'était chouette de nous aider à larguer ! 

Et ça devrait nous satisfaire ! Il est fou Laurent. Il dit n'importe quoi. Impossible de communiquer avec lui aujourd'hui. Je n'insiste pas, mais une chose est sûre, c'est que nous partirons à la date prévue ou que nous ne partirons pas du tout,  juré,  promis...

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- Alors, t'as fait ton avitaillement ?

- Non, c'est pour demain. Je suis effrayée rien que d'y penser. Je suis démoralisée. Laurent avait raison. Y'a trop de choses à finir... Et les garçons qui arrivent après-demain. 

- Ne t'inquiète pas. Quoi que vous fassiez, vous ne serez jamais prêts. Ce qui n'est pas fait vous le finirez en route... ou bien vous ne le finirez pas.   N'attendez pas d'être prêts, vous ne partiriez jamais !

Enfin une parole intelligente ! Merci Sylvie.

volvo

 

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Le moteur volvo MD40, tout neuf, lui il est prêt. Efficace coups de mains de José et Olivier. 

oli volvo