Traversée atl

 Mercredi 28 avril 2004 "18°O5'N - 63°06W"
jusqu'à Horta, Ile de Faïal, 2300 nautiques. 


N
ous aimons tant St Martin que l'idée de quitter une nouvelle fois cette île accueillante nous rend un peu tristes. Mais il y a en vue une longue traversée avec tout ce que cela implique de surprises, bonnes ou mauvaises, d'espaces libres et d'abandon à soi-même. L'instant d'avant le départ, est un moment unique où se culbutent toutes sortes de sentiments contradictoires. Ils nous inscrivent dans une dynamique de départ très troublée. Un peu d'effervescence mais pas trop, beaucoup d'anxiété et quelque impatience.
Un de mes amis dit : "ce que je préfère dans la navigation ce sont les escales". Moi j'aime bien les escales, mais ce n'est pas le meilleur de la navigation. Le moment de vie le plus intense, le plus riche, le plus prometteur, celui que je préfère, c'est le moment du départ. Et nous y voici, en plein dedans. 
On liquide quelques détails matériels.
- Ce barbecue fixé sur le balcon arrière, tu crois qu'il est utile là où il est ?
- La planche à voile, surf et tout le bazar qui va avec, est-ce prudent de les laisser le long des filières ?
- T'as remarqué que la vaisselle en opulence empilée comme elle peut, nous tombe dessus dès qu'on ouvre une porte. Est-ce que je peux virer les verres à champagne, les muggs, coupes à dessert, thermos en tous genres et autres futiles objets de salon ? 
- Les gilets de sauvetage ousse qui sont ?
- Voyons l'inventaire du bidon étanche de survie : Gps portable, quelques biscuits, deux bouteilles d'eau, les fusées portables, des petites jumelles, le couteau suisse, de la ficelle, la VHF et des piles de rechange. Donc, nous sommes bien prêts : les gilets de sauvetage sont sous la table du carré, y'a qu'à tendre la main pour les prendre. Les pilules anti-mal de mer sur la table...y'a qu'à... On a sérieusement revu l'arrimage des planches à voile, j'ai soigneusement empilé dans une caisse toute la vaisselle inutile. 
Au moins on se fera pas amocher par un coup de verre à pied intempestif.
Et puis le plus important de tout nous avons pris rendez-vous radio avec nos amis du QSO du Capitaine, et ça aussi c'est un rude morceau de chance de les avoir avec nous, disponibles, chaleureux, efficaces, et de si joyeuse compagnie. C'est ici que je vous salue du fond du coeur chers Amis, André, Pierre, Jean-Yves et Michel, car vous faites bien partie intégrante de cette traversée.

11 H tapantes, doux ronronnement de moteur, Laurent à la barre, je lève l'ancre. Tout est en ordre, je jette un regard déjà nostalgique sur la magnifique baie de Marigot qui m'échappe définitivement. Adieu les Caraïbes... 
Nous envoyons la voilure avec deux ris dans la grand voile.Et bien entendu Ami Serge de Stenella tu es fort avec nous à cet instant précis. 
Pourtant, très vite, la navigation nous bouscule et chasse nos états d'âme. 
Nous partons par vent d'est, 25/27 noeuds réels, donc ça pousse fort. La houle annoncée, 2,50 M nous chahute mais nous savons que le départ est souvent assez chaud. Nous devrons négocier la longue passe le long d'Anguilla avec le vent presque de face. Normal n'est-ce pas ? Cependant Galatée remonte magistralement au vent. Si ça trouve on passera en tirant deux longs bords bien ajustés. A 14 heures on frôle la pointe d'Anguilla mais en s'aidant des moteurs ça passe impec. On s'en tire plutôt bien.
La mer ne nous accueille pas gentiment du tout; la houle frappe sauvagement, surtout une fois qu'on est au large. De trop grosses vagues passent par dessus bord. Elles fouettent l'avant, jaillissent le long des filières en gerbes immenses et s'écrasent jusqu'à l'arrière. Une vague plus virulente que les autres passe par dessus le rouf, une cascade ruisselle le long de la paroi du cockpit. La porte du carré et le grand hublot au dessus de la cuisine se transforment en cascade de pluie. Impressionnant tout ça. Rafraîchissant mais pourvu que ça ne dure pas trop longtemps. Galatée avance d'une démarche très chaotique. Un pied sur la crête d'une vague, l'autre dans le creux, la suivante qui nous bascule sur l'autre bord. C'est très casse figure tout ça. 
Et on se la casse la figure...C'est une très dure journée qui voit les îles se dissoudre dans une ombre de plus en plus grise puis se confondre entre ciel et horizon.
La nuit tombe à 18h30, je suis toujours un peu inquiète de savoir les nuits aussi longues en début de traversée. Nous avalons une soupe, et blottis l'un contre l'autre nous surveillons les étoiles, puits de lumière qui jaillissent de la nuit. A minuit le radar prend la relève. On s'allonge chacun sur une banquette du carré. Pas tranquilles du tout les deux navigateurs, pourvu qu'on entende l'alarme. 
On ne se rend pas trop compte dehors, mais dedans, le bruit est infernal. C'est vrai qu'on navigue au près serré. C'est vrai que la mer est très agitée et que les vagues s'engouffrent et s'écrasent avec violence entre les deux flotteurs. Quand j'étais petite je dormais avec ma soeur et ma mère dans une chambre dont le mur était mitoyen avec l'écurie du voisin. Toute la nuit on entendait les chevaux qui battaient du sabot. C'était des chocs sourds, profonds et réguliers. J'aimais bien, ça faisait partie de mon environnement; 
Au début le choc des vagues contre la coque me rappelle cette ambiance; C'est presque sympa. Mais je suis à peine endormie que je me réveille en tremblant de frayeur. Il n'y a plus l'un ou l'autre cheval qui se défoule une patte, mais toute une cavalerie qui se culbute sous la coque. Quelle violence, mais ils vont passer à travers le mur ces crétins ! Les effets secondaires à l'intérieur sont dignes de l'exorciste. La table se soulève et reste suspendue quelques instants dans une vibration effrayante. Je reçois des formidables coups sous les reins qui me lèvent de ma couchette. Ma couette serait-elle en lévitation ? Certains chocs, vibrent avec tant de violence que le navire donne l'impression de se cabrer, de déraper. On reste suspendu à un fracas épouvantable. Si un instant d'accalmie nous permet un répit, un semblant d'endormissement, je suis réveillée par une larme qui tombe du plafond directement sur mon nez, sur mon oeil, sur ma bouche, dans la cou. Impossible d'échapper à cette goutte qui tombe avec la régularité d'un métronome. Cette nuit chaotique nous jette dehors épuisés bien avant que le jour se lève. Nous restons blottis à l'arrière calée dans les pare-battages en guise d'oreiller. Et nous grelottons. 
L'horizon se teinte rapidement de rose, la nuit devient bleutée. A Quatre heure et demi, le jour se lève. Ouf on va revivre. Le cauchemar est fini. Tu parles !
A 6 heures, le soleil me réchauffe gentiment. La mer est toujours aussi peu sympa; Une houle profonde d'environ 3 mètres nous ballottent d'un bord à l'autre, les petits plis de surface, houle du vent, se lèvent, se fondent dans la grande vague avant de s'écraser sous Galatée. l'écume déroule ses frisettes et fait la belle, mais elle ne me charme pas, pas du tout. Et pourtant. Les vagues se cassent sur l'étrave et retombent en pluie. Des perles diamantées pleuvent à bâbord. Le soleil doucement se lève à l'est. Entre deux eaux, juste sous mes yeux apparaît dans la nuit de la mer, un magnifique arc en ciel sous marin. Il prend pied je ne sais où dans le flou des profondeurs et son arche magistrale s'arrondit juste sous les vagues. 
C'est juste une apparition. C'est magnifique parce que c'est fugitif. Alors je passe un temps fou, à traquer ces mirages de couleurs. Si les conditions n'avaient pas été aussi difficiles, il n'y aurait pas eu les retombées de l'étrave et je n'aurais jamais eu cette chance inouïe de naviguer entre des arcs en ciel qui flottent sous l'écume. 
Un vague chatouillis dans l'estomac, une paresse insurmontable m'envahit. Il est temps de traiter le mal de mer. Laurent attend que je me ressaisisse pour faire le tour du navire et s'assurer que la nuit n'a pas trop maltraité notre embarcation.
Aïe aïe aïe. Les fonds, absolument tous les fonds sont inondés. On s'aperçoit alors que l'eau passe dans toutes les cabines à travers les joints des hublots, les plafonds gouttent, y'a aucun doute. Oui mais où encore pour qu'il y en ait autant de l'eau ? 
C'est le début d'une routine de pompage à surveiller, toutes les quatre heures et une fois au milieu de la nuit. Avec des sandows et des cordages Laurent serre comme un malade les hublots dans leur logement.
Efficace ? Pas sûr mais quoi faire d'autre pour limiter les dégâts ? 
On attaque le deuxième jour. A 11h du matin, nous avons parcouru 145 MN. On ne doute pas de faire mieux, c'est encore notre galop d'essai. Dans la matinée, la mer se calme un peu. La navigation devient nettement plus praticable. On reprend confiance. Notre moyenne est de 8 noeuds. Sympa non ?
On se rend compte vers 10 heures que quelque chose ne va pas dans la grand'voile; on dirait par exemple qu'elle est molle le long du mat, qu'elle bagotte, qu'elle est bizarre. Observations, il y a deux coulisseaux qui voyagent tout seul en ascenseur. Une réparation d'urgence s'impose. Nous décidons d'affaler la grand voile et d'avancer en s'appuyant juste sur le génois. Deux sangles qui tiennent la voile aux coulisseaux sont en ruine et l'un des oeillets est arraché. On répare donc, en avançant tranquille sur la pointe du foc. Dans la foulée, Laurent resserre tous les goujons des lattes qui en ont ma foi grand besoin.Et ça repart. Avec une mer très variable qui nous malmène comme elle veut. On serre les dents et les fesses. Ca finira bien par s'arranger.
J'ai souvenir d'une traversée il y a deux ans, dans la pétole, sur une mer d'huile. On bronzait en lisant au soleil ou en comptant les méduses à voile.... Dans quel monde était-ce donc ?

Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DES VOSGES
 - Coucou, la Denise, t'es là ! Hé oui, me revoilà, tu vois je pense toujours à toi. (Bon, je me présente pour ceux qui me connaissent pas. Je suis "Ouin-Ouin", c'est moi, le Bon Canard ! Je m'appelle Ouin-Ouin parce que j'étais trop pressé de naître. Quand j'ai cassé ma coquille, mon bec était pas tout à fait sec. J'ai amoché le C de mon bec et depuis je souffre d'un défaut de prononciation. Y'en a qui disent que ça me distingue; J'aime bien l'idée d'être distingué.)
Donc pour revenir à vous autres ma parentèle, figurez-vous que j'ai eu un sacré morceau de chance en trouvant cet équipage qui voulait bien m'embarquer. Ils sont du pays. C'est fou les hasards de la chance non ?
Ils me laissent quelques lignes ici en disant que c'est ma place, parce que je suis un porte-plumes...Je pense que je n'aurai pas de problèmes avec cet équipage. Ils ne répondent pas à mes questions, mais j'ai l'habitude. Je ne trouve jamais quelqu'un capable de "oin-ouiner" avec moi. C'est pas compliqué d'inventer des réponses et j'en suis toujours content.C'est super les Antilles. J'ai fait de belles rencontres, les plus belles au hasard des mares et des fontaines. J'y retrouvais des cohortes de grenouilles créoles qui ont piaillé comme des poules effarouchées au début qu'elles m'ont vu patauger dans leur eau. Elles sont si petites que j'ai été très surpris par le raffut qu'elles ont fait; Elles sont terriblement farouches. Mais à force de se tremper le derrière dans la même eau, nous sommes devenus intimes. Elles ont repris leur joyeuse modulation de contralto et moi je tortillais mon petit derrière en cadence. "Que d'amours splendides j'ai rêvées..." J'ai fini toutefois par être repéré par les humains. Au regard concupiscent qu'ils jetaient sur moi j'ai bien compris qu'ils me voyaient comme un goûteux poulet. Je ne veux pas finir en canard boucané. Il est temps que je reprenne le chemin de la basse cour. C'est pour ça la Denise, tu vas bientôt me revoir. Mais pour le moment faut que je m'installe à bord. Y'a un bazar pas possible dans mon plumier. A plus...

1er mai 2004 "26°16 N - 62°40 W".
Reste 1890 M/nautiques ... 
Le vent nous mène plein nord. Laurent pense que nous devrons peut-être aller vers les Bermudes, si les conditions ne changent pas. Si on fait ça, je n'aurais jamais le temps de venir jusqu'aux Açores avant le 23 mai... Quelle cruelle déception pour moi. On passe la matinée à réfléchir à cette option. La mer par moment est noire et les vagues nous inondent sans ménagement. Nous ne quittons pas les cirés. Je suis souvent gelée. Les gélules du docteur Van Gaelen sont remarquables. Je me sens bien, à condition de rester dehors. Je suis interdite de séjour dans le carré, je n'y survis qu'en position horizontale. C'est donc Laurent qui se coltine, les repas, les vaisselles, les liaisons radio... Aussi bien, si j'étais seule, je ne me nourrirais que de thé et de yaourth. Mais il est là, attentif, et s'occupe magistralement de mon bien être. Moi je le seconde sans problème à condition que ce soit dehors. Il est sympa à mener ce catamaran. Tout est accessible, prises de ris, affaler, hisser, border, choquer. On fait souvent les manip car le vent n'est pas trop régulier. Mais c'est sympa, on s'ajuste sans arrêt au vent; On avance vraiment bien. Le rêve secret de Laurent c'est de dépasser un autre navire. (par exemple on dirait que c'est une régate et qu'on sera arrivé pour les crêpes...) Mais dans ce monde on ne voit personne, on n'entend personne. 
L'univers est à nous tout seuls.
Le vent passe à l'Est. Youpi, on va enfin prendre le cap des Açores. On réajuste notre voilure. 
A 16 heures un phénomène nous échappe. On sent que quelque chose change dans notre allure. Le foc commence à battre. Le pilote annonce "of course". Une saute de vent nous ferait-elle malice ? Le pilote va bien redresser la barre. 
C'est son boulot. On attend. Le spido annonce 0 noeud. C'est l'opulence. Notre pilote automatique se serait-il endormi sur la barre ? Non, les voiles se regonflent, on va bientôt repartir. Voilà, le navire se met en branle. vous le sentez qui bouge ? les voiles sont gonflées... Oui mais on fait toujours 0 noeud... Coup d'oeil machinal vers le sillage... Au secours, on recule....
Galatée, le cata-strophe est de retour. C'est la ligne de pêche qui bien entendu se prend dans une dérive ou dans un flotteur ou pire dans l'hélice... La réflexion est vite menée. Agissons avant la nuit. On se met à la cape. 
Autrement dit, on vire de bord avec le moteur tribord en prenant soin de laisser le génois à contre. L'équilibre entre la poussée de vent sur la grand voile et sur le génois à contre arrête le navire. On remonte la dérive, on récupère du mou dans la ligne, on la dégage du flotteur, mais pas de chance, il semble probable que des tortillons sont pris dans l'hélice. Faut que tu te mouilles ami Laurent ! Il décide par commodité de plonger tout nu. Pendant 
qu'il se déshabille, j'assure un cordage autour du flotteur pour lui donner une main courante sous l'eau. 
- Tu devrais mettre un gilet de sauvetage.
- Oui, et je fais comment pour aller sous l'eau avec le gilet..?.
Il descend donc héroïquement les marches qui mènent à la baignade. Une fois qu'il est dans l'eau je réalise que je n'ai même pas une bouée à lui envoyer en cas de pépin. Je récupère une défense, que je garde contre moi. Je profite d'un moment où il fait surface pour le quitter des yeux un instant et je décroche la gaffe. Au cas où mon bras serait trop court si je dois l'aider à remonter. Notre cap est au 90. Si je dois faire demi-tour pour le récupérer en perdition, faudra que j'aille au 270... Je réfléchis à tout ça, et je scrute sous le flotteur à me décarquiller les yeux. De temps en temps, j'aperçois un pied ou une main qui gigote à fleur d'eau. Il est toujours vivant. Vous imaginez tout ce qui peut me passer à l'esprit, alors que nous dérivons gentiment au milieu de l'océan, que Laurent s'éternise dans l'eau et me laisse seule à bord.... Est-ce qu'avec la gaffe je peux exterminer un requin....Je tremble comme une feuille;
Nous sommes à 26°56 N et 62°37W et Laurent prend tout nu son bain de l'après-midi. Quel frimeur ! 
En une éternité et quatre plongées, il a libéré l'hélice. Donc tout rentre dans l'ordre. Il remonte à bord, triomphant. Moi, je me sens un peu bête et nulle sur ce coup là. Je planque la gaffe et la défense de sauvetage discrètement. On met le moteur tribord pour donner de l'élan à Galatée et le réveiller de sa sieste... Loi des séries. Le moteur tribord démarre au quart de poil, et cale dès que Laurent accélère. Je suis bien contente ce coup-là de l'avoir pas mis en route moi-même. Je vois d'ici le regard inquisiteur : 
- Qu'est-ce que tu fous ? Démarre !
Le moteur ne cédera à aucune tentative; Aucune alarme ne couine (ne ouine dirait Ouin-Ouin le Bon Canard). C'est triste un moteur qui démarre pas; c'est déprimant, désolant et très énervant. Même après un bain vivifiant au milieu de l'atlantique à des centaines de miles de la terre.
Cet épisode nous rappelle du déjà vécu entre Motril et Carthagène avec Lune de Miel. Le diagnostic paraît évident. Le moteur ne démarre pas parce que le gasoil n'arrive pas... 
Course vers la case moteur. Observation, réflexion : qui a mis du savon dans le décanteur, il fait des bulles ! Bon on se contente du moteur bâbord pour remettre le bateau à son cap et repartir à la voile, la nuit porte conseil on verra demain. 

Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DANS LES VOGES.
 - Coucou La Denise, c'est encore moi, Ouin-Ouin, le Bon Canard. Je te rassure, avec mes équipiers c'est super. Ils sont d'une délicatesse. Tu vois, même qu'on ne parle pas le même langage, je sens bien qu'ils font des efforts pour se mettre à ma portée. Il y a du mimétisme dans l'air. Ils ont adopté ma démarche balancée. Ils plient les genoux, ils écartent les pieds vers l'extérieur, ils se dandinent avec une incroyable facilité. Rare cette élégance chez les humains. J'en suis tout ému. Il ne leur manque que les ailes pour être parfaits. 
Entre autres délicatesses, ils m'ont réservé dans les fonds du navire de superbes mares; il y a là une réserve d'eau régulièrement renouvelée et inépuisable; Je barbote quand je veux bien au chaud dans les entrailles d'un flotteur. C'est excellent pour mon hygiène et ma santé mentale. 
Nous avons été poursuivi ce matin par des espèces de gros volatiles noirs qui avaient l'air de vouloir monter à bord. J'étais content, ça me faisait de la compagnie. Nous leur avons envoyé du pain sec, des bananes séchées, des épluchures de pommes de terre pour manifester nos bons sentiments à leur égard. J'ai "Ouin-Ouiner" tout ce que pouvais avec mon bec handicapé. Mais ils répondait en "païe-païe", Je n'y ai rien compris. Ils n'ont pas fait beaucoup d'efforts pour nous connaître. Que des prétentieux ceux-là ! Je vais cacher mon âme mortifiée dans mon plumier. A plus....

Lundi 3 mai 2004 "31°12 N - 60°06 W" 
à parcourir : 1520 M/naut

C'est aujourd'hui le grand jour. Le vent passe au portant. 10/12 noeuds annoncés, le rêve. Pour comble de bonheur, à 6 heures du matin Laurent attrape une magnifique daurade coryphène au bout de sa ligne, de la tête à la pointe de la queue, 1,18 mètres, magnifique non. On règle d'abord son compte à la daurade. J'en réserve 500g que je mets au sel, (encore une pensée bien douce pour Jeanot qui m'a filé cette idée, lui c'est de goûteux haricots verts de son jardin qu'il conserve ainsi) et le reste au frigo. On en mangera au moins 4 jours, midi et soir. la daurade, on adore, ça tombe bien. Notre allure est très sympathique, toutes les voiles sont pleines. La mer varie les nuances de bleus. Elle ondule d'une magnifique mouvance. Elle se plisse à peine de sympathiques risées. Je me sens délicieusement, magnifiquement bien.
Laurent retourne au moteur défaillant. Il purge l'air, l'eau et dans la foulée change le filtre à gasoil. Tout paraît en ordre. Il remet le moteur en marche, je serre les fesses... Efficace ma concentration, ça repart aussi sec... Mais le mystère reste entier. Nous ne saurons jamais, qui à mouillé le gasoil. 
15h 30, notre vitesse tombe à 4 noeuds. On se croirait sur Lune de Miel. 
Inconcevable ! Spi dites-vous ? Ok, spi pour tout le monde !
Je ne vous détaille pas cet envoi magistral. Une maîtrise totale de l'opération. Qu'est-ce qu'on est bon tous les deux; J'adore les manoeuvres sur Galatée. L'accélération nous décoiffe. On passe à 7 noeuds. Véritable jouissance. J'inscris dans ma mémoire pour les jours difficiles le magnifique sourire de Laurent posé béatement sur l'horizon. C'est un beau spi, dans des nuances de bleus qui trouvent harmonie totale entre ciel et mer. Une jolie bulle qui se tient légèrement de travers, sans faux pli, ni faiblesse. C'est le plus beau moment de ces quelques jours parce qu'il s'inscrit dans la marche idéale du navire. Il fait doux. La daurade qu'on déguste à la lueur des étoiles est succulente. C'est une soirée merveilleuse à guetter la pleine lune. Je me cale à l'arrière, et je me laisse bercer. "mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou". C'est une nuit scintillante. Je capte trois étoiles filantes et je rêve; On dit qu'il faut faire un voeu très vite à l'apparition d'une étoile filante. 
Je dépose la première étoile sur une petite fille qui va naître bientôt dans l'amour d'Alexandra et d'Olivier. Je rends aux deux autres étoiles leur liberté de bienfaits.

Mardi 4 mai Position : "32°00 N - 57°26 W" 

Nous passons une nuit idéale. Juste réveillés à tour de rôle par le souci obligé de la navigation. Le jour se lève toujours vers 4 heures du matin. Le vent est au Sud. Nous envoyons de nouveau le spi à 6h30 avec toujours autant de facilité. Notre vitesse est de 9 noeuds. Le vent apparent est de 12 noeuds.
- C'est fou ce qu'il marche bien ce navire. Dis Laurent, on est devenu sacrément bon au spi. Ils ont qu'à bien se tenir les potes de régates...
Mais Laurent est dans un autre monde. Pour le moment, il scrute la têtière de spi en se frottant les cheveux d'un geste machinal qui ne laisse aucun doute quant à son état d'esprit. Il a au moins un souci, et voudrait bien débusquer la solution sous ses cheveux... Moi, quand je suis contente, je voudrais que tout le monde le soit. Alors j'insiste. 
- Hou hou, tu n'aimes pas notre allure ?
- Ouhais, si bien sûr. Mais il ne m'inspire pas ce spi. Il n'est pas de première jeunesse; il a déjà été restauré quelquefois. On a intérêt à surveiller le vent. Si on frôle les 15 noeuds, à mon avis c'est la catastrophe pour nous et la voilure de Galatée.
Des fois, il est bizarre cet homme. C'est vrai la mer est magnifique, le ciel est magnifique, le spi est magnifique, tout ça pour faire une bien belle allure à plus de 8 noeuds. Et Serge V. nous a dit d'utiliser le spi sans hésiter. Alors, dites-moi, pourquoi s'inventer d'avance des problèmes...
Laurent continue de se gratter les cheveux. Nous chercherait-il des poux dans sa tête, un si beau jour ?
- Et si on en profitait pour réparer le filet du trampoline ?
- T'as raison, ce sera sympa...
Vous me verriez gambader sur ce trampoline, vous ne me reconnaîtriez pas. On revoit tous les élastiques plus que douteux qui ont été malmenés par les giclées d'eau. On coupe des bouts, on noue, on rafistole. On chante en travaillant, on rigole, on se secoue sur le tatami. La vie est si douce au milieu de l'atlantique.
A 10 heures on revient à l'arrière du bateau mais folâtrer à l'élastique, ça m'a épuisée. Je confie donc notre si belle embarcation au skipper du bord et je m'installe pour dormir dans le carré. Effet instantané.
Ouille, ouille, ouille... Je rêve d'une formidable explosion ? Un bruit de voile qui se froisse, des claquements de drisse. Un Laurent qui hurle. "Arrive vite, le spi a explosé"
Le spi n'est pas gonflé à l'hélium que je sache ? Mais j'ai le sens de l'urgence et je bondis. C'est pas beau à voir. Un vrai cauchemar. C'est pas compliqué à décrire, le spi est fendu de haut en bas, en deux parties qui battent dans le vent. L'écoute qui a été lâchée instantanément s'empêtre à l'arrière du cata pas marrant du tout. Le boucan est épouvantable. Laurent à l'avant, repêche à toute vitesse des lambeaux de tissu dans lesquels le vent s'engouffrent. Il ne sait où donner de la tête. Je ne réfléchis même pas, je me précipite et me jette à plat ventre dans le tas tout en tirant un maximum de tissu vers moi. On arrive ainsi à récupérer un énorme tas de chiffon détrempé. Un spi, cette monstrueuse serpillière ? Les cordages se déchaînent, Tu parles d'une valse... Et un cri de Laurent.
- Vite la canne à pêche, elle se barre...
Je me rue à l'arrière. Et je me bagarre avec une drisse, une écoute, un bras de spi enchevêtrés prisonnier du barbecue. Entortillé autour de la canne à pêche un vilain cordage la tire inexorablement dehors... Je me dépatouille comme je peux pour libérer l'écoute coincée à mort autour du barbecue. J'y suis presque, un épouvantable coup de drisse me fouette la main. Ma main, quelques instants prisonnière du barbecue, de la drisse et cette écoute incontrôlable qui me martèle les phalanges. Un cirque, l'horreur. L'idée me traverse que si je ne me dégage pas illico, je vais me retrouver dans peu amputée des doigts. La panique me donne de la ressource, et je finis par me libérer et du coup à empoigner la canne à pêche, que je sauve ainsi d'une noyade assurée, mais je vous le redis, car c'est très grave, au péril de ma main gauche. Dites encore que je ne suis pas capable d'héroïsme... vous autres, bien tranquilles au bord de votre piscine ou dans votre hamac sous les cerisiers.
Ma main n'est pas belle à voir. Et je ne vous ferai pas cadeau du spectacle. En gros, elle a tout d'une aubergine qui aurait grossi coincée entre des cailloux. Et je ne vous ai même pas dit combien je souffre. Normal, puisque j'ai décidé d'être héroïque. Je berce donc cette pauvre chose si vilaine et me laisse tomber sur un siège du cockpit. Je suis dégoûtée de la vie. Laurent me rejoint.
- T'as un problème ?
Je lui montre l'aubergine. Aïe, aïe, aïe... Il me soigne au gel d'arnica. Et je crie comme un veau au contact glacé du produit. Je ne parle plus, je ne pense, plus, je ne regarde plus la mer, ni le ciel, j'attends que la douleur s'anesthésie d'elle-même. Et je demande une journée de congé pour accident de travail. Accordé !

 Intermède : FANTAISIE POUR SOURIRE AVEC MA PARENTELE DANS LES VOSGES
- Coucou, salut la Denise. C'est moi qui revient ! Ouin-Ouin, le Bon Canard !

 Il s'en passe de bien bizarres ici ! Finalement le plus gros danger pour moi ce n'est peut-être pas la mer. Il y a peu de temps, j'ai cru que nous allions accueillir un nouvel invité à bord. J'étais canardement content. Je me suis dit que ce serait chouette de faire "couaroche" avec un autre animal. C'était un joli poisson de taille respectable, plein de couleurs, jaune, vert, vaguement rasta avec tout ce fluo. Il m'inspirait bien. Lorsqu'enfin il a été hissé sur le pont, j'ai pensé qu'il avait du être victime d'un règlement de comptes. Il était salement amoché et saignait abondamment. Il faisait peine à voir. J'ai pensé qu'on allait le retaper, lui offrir soin et réconfort comme l'imposent les règles d'assistance et de courtoisie en mer. C'est alors que le skipper est sorti du carré en brandissant un couteau suisse grand ouvert. Son regard acéré m'a terrifié. Son sourire féroce découvrait des dents de carnassier. Et sa langue qui se pourléchait et son regard cruel et impatient... Je vous jure un vent de folie souffle à bord, que la météo n'a certes pas prévu. Au secours, vite aux abris ! Où est mon plumier ?