"ENDORMISSEZ-MOI ?"

Novembre- Vendredi 16h. Rendez-vous d’hypnothérapie.

 

 

 

 

 

Je suis accueillie par un bonjour souriant, puis pilotée à l’étage « son cabinet  de travail ». Une petite pièce, minimaliste, que j’évalue d’un regard. Un bureau, un canapé, un meuble bas le long d’un mur. une chaise devant la fenêtre fermée.

L’hypnothérapeute me demande de m’installer confortablement sur son canapé. Je me cale assise bien droite, j’enlève mes chaussures. Elle s’assied sur la chaise, perpendiculaire à ma position. Je me sens bien. Elle est belle de profil.

On démarre pile dans le sujet, pile à l’heure.

Pourquoi cette séance, pour quels objectifs ? Je n’hésite pas une seconde : maigrir !

- Pourquoi maigrir ?

- Parce que je suis trop grosse.

L’hypnothérapeute me reprend en douceur, avec son incontournable sourire.

- Tu n’es pas grosse, tu manques de légèreté.

La nuance m’amuse. Je connais l’effet des nuances. Mais justement là, dans ma tête, y’en a pas. Je suis grosse, et depuis si longtemps, Et c’est pas qu’une question de termes. Si on se met à jouer sur les mots...

Je me ressaisis. Si je ne prends pas cette expérience au sérieux, comment voulez-vous que ce soit bénéfique ? Voyons ça d’une autre manière. Légèreté est un mot réjouissant. 4 syllabes, 4 e, la lettre la plus élégante de notre alphabet, complètement ouverte vers l’avenir. Et puis, quel que soit le contexte, la légèreté évoque un tas de sentiments sympathiques. Je ne peux m’y voir, mais légèreté, j’adopte et je me sens pousser des ailes.

Nous évoquons ma gourmandise, mon regard féroce de prédatrice lorsque la miche de pain moelleuse, la longue baquette croustillante, apparaissent sur la table. Et puis aussi, l’élégance du cercle de spaghettis qui couvre souvent mon assiette, les jolis petits croûtons dorés qui dansent à la surface. Qui peut résister à cette merveille ? Le pain, les pâtes, quoi de plus réconfortant au quotidien ? De bien belles images me traversent l’esprit alors que je réponds juste,

« le pain, je peux pas m’en passer, les pâtes, j’adore, tous les jours !

Le sucre, non ! Hors le chocolat. Oui, je peux me modérer… Si je veux … Mais, je suis si gourmande.

Quels sont les moments dont je suis fier ?

Ce dont je suis fière, avoir pris la mer bien entendu, hors du sol, au ras du ciel et des étoiles. La mer, était un monde hostile pour moi. Même à la télé ça me faisait peur. Je suis solidement ancrée sur le plancher des vaches, au sens propre du terme. Et tu te rends compte, j’ai traversé l’atlantique, toute seule avec Laurent. Et j’ai aimé la mer. Alors, j’en suis pas encore revenue. Mais je ne la pratique plus la mer, sauf en rêve. Avoir traversé la mer avec Laurent, avoir traversé d’effroyables moments de danger. Quelquefois pas certains d’y survivre. Mais à part ça, guère lieu d’être fière. Je suis plutôt dans la critique, « espèce de cloche, crotazut, Quelle conne je suis... »

Je suis capable de plus violents mots dans mes grosses colères contre moi-même. Chaque jour me réserve de ces étonnements négatifs. Je vous les dirai pas. Un peu de respect quand même !

Quels sont les lieux qui m’apaisent ?

Aujourd’hui c’est la forêt. La forêt du nord… Celle du sud, n’est pas une forêt. C’est une pinède, au mieux une colline, des broussailles et des cailloux et trop de lumière. C’est autre chose, je m’en contente mais ça ne me ressemble pas. Les forêts du nord, de Lorraine et des Hautes Vosges, en particulier, sont inextricables. Elles sont sombres et secrètes. Un rayon de soleil tient du miracle. Les pistes sont rares, on les aborde par des sentiers, qui ne sont pas toujours repérés. Les sapins, chênes, hêtres, bouleaux, se partagent le gris du ciel. Surtout les immenses sapinières et leurs verts ombreux et puissants. Les tapis de fougères compactes. Les odeurs y sont humides et douces. On s’y perd et c’est un sentiment de totale liberté. La vie y est intense : gratouillis dans les feuillage, ronronnement des mouches, vol soudain d’un papillon, d’une guêpe égarée. Des scarabées bruns et or, des bousiers obstinés, des fourmis orchestrées. Je m’assieds sur le premier tronc visible, je passe un temps fou, immobile à l’affût.

Un bruissement de papier.

Je sors de ma forêt intérieure.

L’hypnothérapeute prend des notes, l’idée me traverse qu’elle s’en resservira tout à l’heure. Et je suis intriguée de savoir comment.

Elle me demande de fixer un point en face de moi et de pas le lâcher des yeux. Sur le mur, un dessin avec un visage d’enfant de profil, mais sur le fond du dessin on dirait un trou apparent. Je fixe ce trou. C’est un point creux en quelque sorte.

Et alors là c’est extraordinaire. L’hypnothérapeute me demande de saisir l’objet que je fixe. D’en ressentir le poids, la texture, l’aspect… Et moi, je savais pas que je devrais saisir l’image, et j’ai choisi un trou… Mince alors. Comment faire ?

Je me laisse porter par ce trou. Je le saisis. Il est léger, tellement léger que je ne le sens pas dans ma main, il est creux et ce creux me fascine. Je le caresse mais je n’imagine que le déplacement de ma main dans le vide. Pas de couleur, pas d’odeur… Juste une rupture de surface sur le dessin.

Et puis, je ferme les yeux. La voix monocorde me guide. Elle ronronne à travers des pensées qui me submergent. Elle change de registre parfois, un peu plus fort, mais je ne sais plus très bien ce qu’elle a dit. Je me souviens qu’elle m’a parlé de la mer, de la forêt. J’ai reconnu parfois l’exacte version de ce que je lui avais dit… Et puis des mots qui reviennent en boucle…

- légèreté, petite assiette, terminé le pain, des pâtes juste en quantité suffisante.

Un langage de petite enfance ! Elle a parlé longtemps, et moi, je l’écoutais, « ou pas ? » appuyée confortablement contre le dossier, assise bien droite, les yeux fermés. Disons que je la percevais.

Un bruit de pages qu’on tourne puis le silence. Elle m’a invitée à respirer deux fois. J’ai donc respiré profondément, deux fois. Elle m’a proposé d’ouvrir les yeux lentement. Elle était toujours assise à sa place en face de moi, souriante, un peu floutée.

- Ça va ?

- Oui, impec. Et maintenant ?

- Maintenant, on se donne un peu de temps…

Elle m’accompagne à la porte en parlant d’autre chose. On se quitte comme toujours, d’excellentes copines.

 

Avant de refermer la porte sur moi, elle hésite puis continue avec une grande douceur.

« Pense à toi avec bienveillance ... »

Là, c’est pas gagné. Mais si j’ai pas confiance en moi, j’ai confiance en l’avenir ;

et puis Laurent m’aidera.

 

Merci Christine.

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