24-07-2018 départ Narvik- retour Suède

Mercredi 24/07/18  Gällivare - N 67°04'34.42    E 21°19'53.20

gallivare
Première journée de conduite, faut que j'vous raconte ça :
Je déteste conduire une voiture quelle qu'elle soit, ça nous le savons tous. Mais à quel point je déteste, vous ne pouvez guère l'imaginer. Quel mot serait assez puissant pour évoquer mon inquiétude ? Pourvu que je casse pas le petit camion de Laurent !  Rigolez-pas, il est petit ce camion mais camion tout de même. Pourtant, je me sens anormalement maîtresse de moi, dès que j'ai mis le contact. Après tout, sufit d'avancer en faisant atttention à tous les pièges de la route. J'ai du pot car les routes ici comme en Norvège sont très peu circulantes. Pour ce qui est du fonctionnement du véhicule, j'ai quelques soucis. Pas de rétro intérieur. Ce qui me gêne grandement car la visibilité à droite est quasi nulle lorsqu'on débouche ou croise une route. L'autre souci, c'est que, depuis pas mal de semaines, j'ai perdu mes lunettes de vue. Et c'est définitif. Donc je vois flou en vision intermédiaire et je vois rien du tout de près. Bon de près, j'ai pas trop besoin, jai repéré la position des aiguilles utiles et les couleurs. En intermédiaire avec effort, j'arrive à lire les gros chiffres. De loin (ouf!) j'y vois presque normalement... J'ai un autre problème qui amuse Laurent ou le terrorise, ça dépend des moments.Effet probable du stress, je ne désynchronise pas mes gestes. (Ne me demandez pas comment je fais au piano ?) Donc si je me gratte la joue gauche, le petit camion part à gauche, si je tourne la tête à droite, le petit camion part à droite... Forcément, je suis tellement stressée que je cramponne le volant comme une bouée de sauvetage. Tanguage est ici fort associé au roulage. Et le vent n'y est pas pour grand'chose. En plus, les concepteurs de cette mécanique ont eu la sotte idée de faire descendre le frein à main jusqu'au ras du sol. Le siège étant surélevé (les siège avant sont montés sur pivot et font office de fauteuil séjour aux escales) je dois quasiment me coucher sur la portière gauche pour descendre à fond le frein... C'est pas la meilleure des positions pour mon dos... Et je couine de temps en temps. Vivent les démarrages en côte. Je me réjouis d'avance et en attendant je reste lancée sur cette belle route qui file vers la Laponie.
Laurent est d'une zéniture remarquable. On avance avec modération. (trop vite à son gré... ?) Le premier circuit de plus de 200 km m'a permis de prendre en mains et en pieds, l'engin. Maintenant nous faisons des étapes plus courtes et je me sens plus à l'aise. Je ne tangue plus et je ne cale plus... Le petit camion et la légendaire patience de Laurent m'ont apprivoisée. Je dirais même qu'une réelle complicité s'est établie entre nous trois.

foret laponeEt puis au bout du chemin, je sais qu'il y a toujours l'escale. comme disait notre ami Serge, l'escale, c'est qu'il y a de meilleur dans la navigation,  En pleine forêt lapone, Laurent a trouvé un super espace détente, en bord de rivière. Au bout d'une piste à ornières mais je négocie ça pas trop mal. Immense, pas de manoeuvres compliquées pour se ranger. A distance respectable deux caravanes fermées. Quel bel endroit pour se ressourcer. Au réveil mauvaise surprise. Lorsque Laurent se lève, sur sa jambe, sous l'orthèse, s'étale un immense bleu qui couvre jusqu'au bas de sa cheville. Pas beau et préoccupant. Mais les piqures anti phlébite provoquent peut-être ce phénomène. D'accord mais si ça s'aggrave, paumés ici, on fait quoi ?
- J'ai pas mal, donc tout va bien.
Il détend un peu les scratches de chaque lanière de l'orthèse, histoire de limiter la compression. Le soir c'est le haut de la cuisse qui est tout bleu. Je ne suis plus tranquille du tout. C'est dangereux des vaisseaux qui pètent comme ça, sans un cri ? Nuit d'angoisse. Je me lève plusieurs fois pour m'assurer que Laurent respire normalement, qu'il n'est pas fiévreux... et observer sa jambe. Ce jour n'en finit pas de mourir et de se lever, une vraie nuit blanche. Au lever, la situation s'est stabilisée. Pas de nouvelles traces d'explosions sous la peau.
- Peut-être qu'il faudrait appeler le médecin de Narvik pour avoir son avis ?
- A distance, par téléphone, s'expliquer avec notre anglais scolaire et son anglais scandinave. Ou là là ! Déjà que c'était dur face à face.
- T'imagine, s'il faut baisser les doses de l'anticoagulant. Où c'est qu'on a va trouver une nouvelle prescription dans ce coin aussi merveilleux que perdu ?
- En plus, comme c'est moi qui pilote, on s'en sortira pas. Quand on sait où on va je galère, mais si je sais pas où on va alors là !
- Alors on fait quoi ?
- Le mieux ce serait que tu te poses, que tu bouges pas et ce soir on avise.
Mais nous ne sommes tranquilles ni l'un, ni l'autre. Ni le torrent qui nous envoie de si jolis signaux, ni la forêt qui murmure son silence ne nous apaisent. En fin d'après-midi, je me prépare un thé, Laurent observe les bulles de son eau pétillante. C'est pas la joie à bord
- Et si j'appelais notre médecin de Velaux pour lui demander son avis, au moins on parlerait la même langue.
- J'sais pas. A cette heure tu vas le déranger en pleine consultation. En plus il va même pas savoir de quoi tu parles. Comment veux-tu qu'il te conseille ?
- Oui, mais il aura un avis médical au moins. Et si j'appelle à un autre moment, il sera en visite ou chez lui. Je le dérangerai toujours.
J'hésite, je sais pas quoi dire à Laurent; c'est vrai, nous avons confiance en lui. Si ça tourne mal, je suis certaine qu'il nous dira vous auriez du m'appeler. alors ?
- Alors essaie, tu verras bien.
Comme ce fut simple et bénéfique. Notre médecin étant abonné de "coucounets" et les ayant lus, il était tout à fait au courant; Tout de suite très rassurant. En gros une fracture de la rotule ça guérit bien. Quant aux bleus c'est ce qu'il y a plus normal. Pas de quoi s'affoler. Le genou désenfle, pas de fièvre et marche tranquille avec le soutien des cannes anglaises. Tout va bien... Le temps est avec nous... Merci mille fois, ami Docteur, pour ce soutien optmiste. Nous en avions grand besoin à ce moment là.
A peine retrouvons-nous notre joie de vacanciers, que de grands cris nous attirent dehors. Une sorte de géant a longue barbe broussailleuse, âge indéfini car il marche avec difficulté et pas très droit, mais autour des yeux la peau est lisse, rose et jeune. Le regard clair et pétillant. Il s'empare d'un de nos fauteuils et nous ordonne de nous assoir. C'est quoi ce molotru? (Je reste debout vu que nous n'avons que deux sièges). Il pose trois bières sur la table et un limonadier très jolimnent décoré d'un gros poissons bleu et or. Je cherche des verres. Je m'assieds sur le marchepied du carré. Et là on se coltine pratiquement deux heures de délires plus ou moins éthyliques, plus ou moins paranos, affreusement machos, dans un anglais très approximatif arrangé en suédois, voire en allemand... Une horreur ! Il se prétend artiste. Laurent toujours poli :
- Vous peignez quoi ?
- Surtout des femmes.
- Ah bon, c'est chouette.
- Oui, je peins des vagins...
J'ai poussé un cri. "oh Non !"
Il a rigolé,
- c'est ce que je peins, mais chacun voit ce qu'il veut.
Moi, je vous le dis tout net, dans les coins paradis de scandinavie y'a pire que les ours à craindre. Laurent inébranlable faisait de louables efforts pour essayer de suivre et faire dériver les échanges sur des terrains moins troubles. Pas moyen. Finalement je me suis levée, me suis adressée à Laurent en français.
- Laurent faut qu'on y aille, tu dois marcher un peu avant le repas.
Laurent a traduit. L'artiste m'a regardée d'un air moqueur. Il a continué tranquillement à siroter son fond de bière, déblatérant sur Hitler et Trump, et les femmes (cherchez le rapport ?) avec de grands gestes désordonnés et en entonnant un thème nazzi. Mort de rire par moment, pour je ne sais quelles inepties qui tournaient en rond dans sa tête.
J'ai mis mes chaussures, j'ai tendu ses cannes à Laurent et la main au monsieur. Il a enfin compris. Il a fait silence. Il s'est levé pour nous saluer. Il a remercié Laurent pour la gentillesse de son accueil et il a disparu vers sa caravane à l'autre bout du terrain. Pauvre homme !
Nous avons fait quelques pas dans la forêt, jusqu'à un sympathique pont de bois. Nous avons entendu des hurlements, des cris à peine humains. Notre visiteur faisait-il une crise personnelle, des vocalises ? Pas rassurés, nous sommes rentrés à bord. Nous avons roulé notre auvent, plié notre tapis de sol. J'ai rangé les tables et les chaises extérieures et nous nous sommes rapatriés dans le carré. Prêts à un départ précipité au cas où. Après une nuit tranquille, nous avons quitté ce magnifique endroit.