2023...SUR ANUSIE

NUAGES

Depuis quelque temps, mon corps, qui en a marre d’assumer ses déficiences, se rebelle. Misère aussi totale que banale. Tout cela peut se régler. Il me suffit d’un court séjour en Anusie. Prendre congé de mon corps, le temps de remettre tout ça en ordre.

Oui, mais j’hésite. Hé oui, s’échapper de soi-même, ce n’est pas anodin. S’abandonner totalement à des inconnus, ça me plaît moyennement. Et surtout, au retour, quelles retombées indésirables dois-je craindre ?

 

Mais Bernard, spécialiste Anusie maîtrise parfaitement son monde et me rassure pleinement.

- Non, non. Soyez tranquille. L’OZA (Organisation Zénitude Assurée) saura gérer tout ça.

Avec un bon sourire, il a longuement insisté sur les bienfaits que cette expérience m’apporterait. Bernard sera donc responsable de moi aussi longtemps que je serai entre ses mains expertes. Et même ensuite, car il assure le service après-vente m'a-t-il dit.

Vu mon état, je n’ai guère le choix. Et me voilà engagée dans un processus inatendu, prête à m’échapper de moi-même. Confiante, pas tant que ça. Alors je refuse d’y penser. Je me laisse porter par les pros...

L'OZA planifie tout. Elle a récupéré tout mes documents administratifs et justificatifs identité et passe sanitaire, autorisation de séjour… etc.. Et tenez-vous bien, car vous n’aurez jamais fait de voyage dans ces conditions, l’OZA prend en charge tous mes frais. Séjour, déplacements locaux, bien être… Elle assure tous mes transferts. Je ne dois m’équiper que d’une valise de cabine, pourvue d’un strict nécessaire de toilette. On me donnera le costume adéquat dès mon arrivée. Incroyable non ? Même pas de valise à faire !

Fébrile beaucoup, anxieuse un peu, je passe des semaines agitées.

Jour J. Enfin, mon taxi me dépose au seuil d’un immense immeuble perdu dans la nature. Sur le fronton s’étale en lettres vertes (la couleur de l’espoir) : ANUSIE, accueil

 

Mon itinéraire à la main, je repère le hall d’accueil et m’y engage. Vaste, quasi vide. Le stand est désert. Pas d’hôtesse, pas d’uniforme qui flâne. À peine l’un ou l’autre quidam aussi isolé que moi. Même pas un échange de regards. Chacun de nous, vaque à la recherche de repères.. Ça manque singulièrement de contacts humains cet accueil. A vrai dire ça ne me dérange pas. Bien au contraire, j’ai toujours eu en horreur l’agitation de ce genre d’endroits. Vous savez, ces salles d’embarquement surpeuplées. On est piégé dans une queue interminable à attendre dans la promiscuité, les cris, les bousculades, les piétinements ; ici question tranquillité, c’est royal. A tribord, des baies vitrées illuminent l’espace. A bâbord, c’est le côté obscur d’une multitude de couloirs. Qui eux, distribuent une multitude de directions.

Me voilà bien ! Serais-je la seule à prendre le départ ?

J’avise un banc, chausse mes lunettes, déplie mon plan. Ah, voilà, je dois d’abord trouver l’ascenseur. Fastoche, il suffit de suivre le couloir, il sera sur ma droite.
Ouf, je sais où aller !

Il est agréable cet ascenseur malgré son aspect fort ordinaire. J’y suis fort bien accueillie par une voix synthétique qui m’inonde de civilités et me demande de confirmer avec douceur que je veux bien me rendre au 2ème palier…Je cherche un clavier qui me permette de valider ma destination. Mais y’en a pas. Quelques secondes passent dans l’incertitude. Puis la voix soyeuse me rappelle à l'ordre.

- Veuillez répondre à la question par oui ou par non, s'il vous plaît.

- Oui, la réponse est oui, que je ronchonne. 

La porte se ferme lentement. Silence, temps mort ambiance ouatée. Je ne ressens aucun mouvement mais je vois défiler un mur gris. A peine quelques instants. Je suis de nouveau dans la lumière. La porte glisse et dévoile un nouveau couloir très lumineux. La voix mélodieuse chuchote.

- Veuillez sortir ! Une assistante viendra vous chercher dans un premier sas. Votre couleur est le jaune. Nous vous souhaitons un excellent séjour.

Des tas de flèches de toutes couleurs invitent à longer ce long couloir. Je repère donc la flèche jaune qui doit me servir de guide. Je tourne, je vire, je déambule dans un dédale de couloirs déserts, un grand hall, quelques bancs toujours déserts. La flèche jaune bifurque jusqu’à ce que je me trouve face à une vitre coulissante graphitée de jaune. Elle s’ouvre spontanément devant moi. Je suis dans l’entrée d’un immense espace pourvu de fauteuils, jaunes toujours, isolés d’au moins cinq mètres les uns des autres. C’est pas l’idée que je me faisais d’un sas. Mais pas de doute, c’est ici. Je m’installe donc confortablement.

Le coulissant se referme sur le silence qui m’entoure. De temps en temps, un uniforme blanc ou un uniforme bleu, toujours très affairé passe derrière la vitre, démarche vive mais discrète. Je crois bien que je me suis endormie.

- Vous êtes prête ?

Je fais un de ces bonds !  Une dame en bleu, souriante vient vers moi. Sa chevelure brune lui retombe sur les épaules. Un franc regard bleuté. Elle est magnifique. Sa voix est douce.

- Bonjour, je suis Romane, excusez-moi, je vous ai réveillée un peu brutalement.

Je lui tends ma feuille de route, qu’elle lit rapidement. Visiblement satisfaite, sans jamais se départir de son sourire, elle me pose quelques questions d’usage domestique, du genre.

- à quelle heure avez-vous pris votre dernier repas ?

- de quand date votre dernière boisson ?

- avez-vous bu de l’alcool ?

- Avez-vous pris une douche ce matin ?

- Avez-vous fait le test anti-viral ?

- Avez-vous pris des médicaments ce matin ?

Je la trouve quelque peu indiscrète mais ces questions doivent être routinières. Alors je ne me formalise pas. Et puis elle est tellement chouette, comment lui résister. De plus, elle apaise ma contrariété en quelques mots.

- C’est juste des questions pour assurer votre retour dans les meilleures conditions. Quelquefois, certains sujets peuvent ressentir un malaise au retour. Nous anticipons pour éviter cela.

Elle m’invite à la suivre ;

- Je vais vous conduire dans le sas d’internement. Vous pourrez y laisser vos objets personnels en toute sécurité. Ils seront rapatriés dans la chambre qui vous est destinée. Vous les trouverez à votre retour. Vous devez aussi prendre une nouvelle douche et vous changer. Vous trouverez un jeu complet de costume sur la table ainsi que des couvertures si vous avez froid.

Nous nous engageons donc dans un nouveau labyrinthe. Les couloirs éblouissants, sinuent et se croisent à l’infini. Quel monde étrange.

Si vous vous souvenez des robots humanoïdes d'Azimov, vous pouvez comprendre ce que je ressens. Les rares personnes qui m'abordent sont affables, figées dans leur dialogue, pas de place pour l'impro... Des corps parfaits, des sourires, une voix douce mais sans nuances. On reste dans le cadre prescrit... La rigolade et la familiarité ici, n'ont pas cours.

Une nouveau hall, comparable au précédent. J’y trouve une cabine de douche et tout ce qu’il faut pour me changer.

Quand même, cette phobie de l’hygiène m’inquiète quelque peu. Ce monde est-il menacé d’un virus récalcitrant ? Y a-t-il à l’affût dans le moindre repli de murs, de portes, des armadas de bacilles prêts à me fondre dessus ?

Dans le doute, je prends ma deuxième douche du matin. Et sort de son emballage étanche mon nouveau costume. Zut alors faut que je reste attifée avec cette horreur ?

Je m’emballe sans enthousiasme dans cette étonnante « lingerie », d’un bleu indéfinissable. Une espèce de chemise bien trop grande qui me descend sur les cuisses et se noue en arrière avec un lien unique. Les épaules dégringolent tout le temps. Vous imaginez comme c’est commode. Quant au pantalon, on y logerait quatre paires de mon fessier qui n’est pourtant pas négligeable. Et le pire, pas de sous-vêtements. Bonjour le confort ! J’entortille tout ça comme je peux autour de ma taille. Je chausse des espèces de chaussons tout mous, sans semelles. C’est pas avec ça que j’irai courir dans la colline. Cet attirail n’est même pas en tissu. C’est une sorte de tissage plastic-papier… d’une légèreté incroyable, indéchirable (j’ai essayé) et glaçant. Je comprends l’amas de couvertures polaires qui s’empilent sur la table.

Pour l’exotisme je suis servie. Donc aussi peu élégante que possible je me blottis dans un fauteuil, cachée jusqu’au menton par une couverture gris perle. Et je me rendors tranquillement.

Tiens mon fauteuil a bougé. J’ouvre un œil ; un grand gaillard, vif et joyeux se penche vers moi.
- Bonjour jeanne. Bien dormi ?

Je grommelle un bonjour ensuquée. Il enchaîne.

- Je m’appelle Paul, je vais vous conduire à votre dernière étape. Vous me suivez ?

Je me lève un peu vaseuse en rassemblant les pans de ma liquette qui ont une fâcheuse tendance à me dégringoler sur les genoux. Il est très loquace mon guide… et si joyeux. Alors je me laisse guider par la musicalité de ses propos. Je suis vraiment sonnée. Aurais-je subi un décalage horaire à mon insu ? L’eau de la douche a-t-elle été imprégnée de somnifère...

ANUSIE

Changement de décor. Nous arrivons dans une salle fort peuplée. La lumière est crue, bleutée, complètement artificielle. Plusieurs lits sont éparpillés. Des gisants plus ou moins couverts semblent dormir. Ils sont connectés à un tas de tubes, de fils, à un incroyable attirail d’écrans, de radars et je ne sais quoi. Tout autour des silhouettes en combinaison blanches, masquées, charlottées, s’agitent en chuchotant., des bip, bip plus ou moins réguliers en sourdine.  Je pense à un monde souterrain avec des ouvriers qui manient pioches et burins… Voilà que ma tête chantonne...  « Les petits nains de la montagne.. verduronette, verduré... »

Mon guide m’aide à m’installer sur l’une des couchette. Je suis cernée d’une multitude d’écrans, de clavier, d’appareils mystérieux, tous éteints. Je dois restée allongée. Une ombre calottée de blanc se penche sur moi.

- Bonjour, je suis Gérard, je vous accompagnerai jusqu’à votre retour, tout va bien ?

- Oui, tout va bien, merci. Y va se passer quoi maintenant ?

- je vais vous poser une aiguille dans le bras. Histoire de vous libérer de votre esprit qui prendra alors le départ.

Il rapproche son matériel, Une légère piqûre au creux du bras. Une douce chaleur se répand dans mon corps.

- Est-ce que votre image se brouille ?

- Non

- Et maintenant est-ce que les images tournent ?

Il finit à peine sa phrase, je m’entends lui dire en sourdine, « j’ai le vertige... »
Trou noir….

 

- Jeanne, vous m’entendez ? Jeanne pouvez-vous ouvrir les yeux ?

La voix féminine est lointaine, puis se précise. Puis se précisent une multitude de sons très variés. Piétinement,s raclements, roulements, rires... voix qui chuchotent…

J’ouvre les yeux… Aille, aille, aille, finie la tranquillité. Un monde fou autour de moi. Je ne sais pas d’où venait la voix féminine. C’est un homme qui se penche sur moi, avec toujours ce sourire qui semble être l’expression familière ici.

- Vous me reconnaissez, c’est moi, Bernard, responsable de votre état.

Bof ! Qui ça ? je fronce les yeux, encore un qui est masqué et calotté. Je mets un certain temps à le situer. Et puis je m’accroche à son joli regard clair, si rassurant.

- Ah mais oui… Bernard, bien sûr !

Je ne reconnais pas ma voix, qui vient de la nuit des temps. J’ai l’impression de coasser… Je me racle la gorge…et lui adresse un sourire gêné

- Excusez-moi, oui, je vous reconnais.

Il rigole franchement.

- Vous avez atterri. Tout est en ordre. Nous allons vous monter à votre chambre. Vous retrouverez toutes vos affaires… et la vie va reprendre, très différente pour vous.

- Mais, vous êtes certain qu’il n’y aura pas d’effets rétro-actifs, pas d’effets secondaires ?

- Si, y’en aura tout plein, mais vous aurez à votre disposition tout ce qu’il faut pour vivre avec ça pendant quelques semaines, le mieux possible. Vous serez en contact régulier avec l’OZA et vous pourrez me joindre quand vous le souhaitez. Peu à peu, vous ressentirez les bienfaits de cette courte absence de vous-même.

Je dois avoir l’air très tarte, déboussolée aussi. Le sauveur de ma misère amorce son départ puis se retourne.
- Nous nous revoyons dans un mois. Nous ferons le bilan des changements qui vont survenir dans votre vie.

Un petit signe de la main. Il s’éloigne. A peine quelques instants plus tard, mon lit se met en branle. Je lève les yeux vers l’arrière. Le visage toujours joyeux de Paul, mon transbahuteur, illumine l’espace.

- C’est fini, je vous ramène chez vous... Contente ?

 

Mais ça, mes amis, je ne peux pas encore vous le dire.

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