2013 NOUVEL HORIZON MUSIQUE

 

Samedi 14 septembre 2013, Laurent doit m'embarquer avec sa flûte traversière pour y rejoindre tout beau, tout neuf, l'équipe de musiciens de haute volée de l'Harmonie Municipale d'Éguilles.

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Une bien belle équipe, n'est-ce pas ?

Il a pris contact avec eux en juillet. Les vacances ont pas mal émoussé cette approche mais le chef qui ne doute de rien, l'a invité à se joindre à leur concert, quartier nord d'Aix en Provence, après-midi concert en maison de retraite. Laurent partitions en poche, à peine quelques heures de travail vu les délais, me communique son enthousiasme, mais peut-être aussi, un peu son appréhension. C'est dur de jouer en public quand on n'est pas prêt... Mais bon, il peut s'appuyer sur l'orchestre, et puis, il peut aussi faire silence. Aucun risque que ça s'entende.

Première approche, immeuble blanc d'hôpital ce qu'il y a de plus ordinaire, neuf mais vraiment blanc hôpital. A vrai dire, c'est pas une résidence 3ème âge, mais pas du tout. Ça s'appelle un EHPAD, (Établissement Hébergement Personnes Âgées Dépendantes) avec un volet USLD (Unité de Soins Longue Durée), environnement hautement médicalisé pour des résidents en grande détresse physique et morale. Zut alors ! Gare à mon moral ! On entre, hall, accueil, couloir, blouses blanches qui se font la course et fauteuils roulants en instance, plus ou moins habités. On nous pilote à travers le hall vers un sas, une porte qui s'ouvre sur l'arrière du bâtiment..

Que voilà un joli jardin ! De grands arbres, de beaux espaces d'herbes hautes, espace vert ni entretenu, ni sauvage, avec juste ce qu'il faut de liberté au détour des allées. Je suis conquise.

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Les musiciens, pantalons noirs, polos ou chemises colorés, (Laurent est en rouge, c'est rare et ça me plaît). Ils ne se sont pas concertés pour les couleurs mais d'instinct, ils ont trouvé le ton juste. Aucun doute, ils ont le sens de l'harmonie. Ils s'installent en demi-cercle sous la pergola. Ils s'accordent.

Agitation de chaises, de pupitres, pets discrets de tuba, couinements de flûte, feulements de caisse ou cascades de clarinette, ambiance décidément très champêtre. Tous terriblement professionnels, franchement impressionnants.

Peu à peu le public s'installe. Les sons évoluent vers des chuchotements, feutre des roues qui glissent sur le carrelage, clap-clap de déambulateurs, et raclements de pieds de fauteuils. A part le personnel médical et de rares accompagnateurs qui sont sur 2 pieds, le reste du public est à quatre roues ou 4 pieds+2 roues... Les uns ont le sourire, les autres sont plongés dans une sorte de prostration qui doit peser bien lourd sur leurs épaules écrasées contre les dossiers. Quelques uns sont semi-allongés. C'est la pose immuable de l'attente qui se prolonge quel que soit l’événement en cours. Il y a au final une cinquantaine de résidents alignés en demi-cercle autour des musiciens. L'ombre est fraîche, les visiteurs sont souriants, pour une fois qu'il se passe ici quelque chose un samedi...

 

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Le Chef, en costume d'orchestre, prend la pose. Instantanément le calme occupe l'espace. Danse de baguette, mouvements de bras, de tête, maintenant c'est la complicité orchestre-chef qui s'installe. J'adore et je suis un peu jalouse de n'être que spectatrice.

Puis le Chef, appelons le Bernard puisque c'est son prénom, se tourne vers nous. Quel beau sourire, empreint d'une profonde empathie dans le regard. Quelques mots d'accueil, annonce des morceaux qui se veulent un tantinet rétro... Murmures autour de moi, le public adopte.

Dès les premières mesures, il se passe quelque chose parmi les auditeurs. Les semi-allongés redressent leur tête abandonnée dans l'axe de la nuque. Un sourire s'amorce sur leur lèvres. Quelquefois, le regard s'allume. Plus rarement, un son rauque s'échappe des lèvres, plus proche du grognement que du chant, mais c'est une vraie présence. Y'en a même qui battent la cadence de leur main posée sur la couverture... Des voix aigrelettes fredonnent...

Un homme allongé, après chaque morceau, applaudit de tout son cœur et claironne tourné vers sa voisine, « c'est Tino Rossi, ah jaime bien Tino Rossi, je connais toutes ses chansons. Vous savez il est mort maintenant mais c'est sa chanson, si si , c'est Tino Rossi... » Tous les morceaux aujourd'hui sont de Tino Rossi, et le Monsieur il connaît bien, il le dit et le redit.Pour « La vie en rose », pour « C'est si bon, » pour « Domino », pour « Brazil », pour « Barnum circus... » Il paraît si heureux de se retrouver quelque part de familier.

La dame n'est pas contrariante, si seulement il se taisait. Elle refuse de le regarder, elle voudrait l'ignorer et chuchote. «  oui-oui, mais chu...u....ut... ! »

Pour moi, c'est un fort sympathique moment. J'aime bien cette version d'airs populaires en fanfare. Je suis un peu déconcertée, comme vous savez j'ai pas l'habitude d'écouter ce style de musique. J'apprécie les envolées de cuivre, les judicieuses apartés et le rythme soutenu du batteur... Mëme pas besoin de cirer mes oreilles, (pour ceux qui savent pas, je suis toujours équipé de bouchons d'oreille au cas où je souffrirais trop de la violence des sons)

C'est vous dire si ça me plaît. Et même j'entends la flûte de Laurent et il se trompe presque pas... J'adore tout ça. Je me sens bien, bien, bien.

Bernard (je vous rappelle que c'est le Chef) a perçu j'imagine que certaine musique parlait au public, en sortait plus d'un, plus d'une de sa torpeur. Il annonce une reprise. Une dame suggère un tango mais Bernard n' a pas ça sous sa baguette magique aujourd'hui. Il propose « la vie en rose ». Exclamation d'enthousiasme autour de moi.

Et l'orchestre rejoue « la vie en rose »

 

Une petite pause esquimau glacé pour les auditeurs

Profitons en pour admirer de près quelques  artistes

 

sax

I

SAX 1 SAX 2

Je me tourne vers chacun pour glaner un peu de ce bonheur immédiat.

Coup de cœur, il y a quelques fauteuils plus loin une dame dans un fauteuil roulant. Son mari qui lui rend visite est assis à ses côtés. J'ai repéré dès le début qu'ils sont différents. La femme est vive. Ils se tiennent la main gentiment comme tant d'autres mais aussi ils se parlent.. Ce sont de vrais vases communicants. Quel âge peuvent-ils avoir, quelques mois ou 40 ans d'amour. On les sent tous les deux démunis mais actionnés par une volonté d'aimer indestructible. Cela tient aux regards intenses qu’ils échangent, cela tient à la manière dont l'homme se penche vers la dame pour chuchoter à son oreille. Cela tient aux petits fous-rires de la dame qui pouffe discrètement dans sa main... Cela tient à de petites bises échangées tout en douceur, tout en tendresse.

Et l'orchestre joue des mots d'amour

L'homme glisse la main derrière le dos de la dame. Il se penche vers elle, la prend dans ses bras. Et la dame se tourne vers lui avec un grand sourire. Il baisse son visage vers elle, ils échangent un long, un magnifique baiser et ne se quittent plus ni des yeux, ni des mains, ni des lèvres qui picorent les baisers.

Et l'orchestre joue pour deux vieillards en détresse, un homme et une femme qui se reconnaissent.

C'est la vie en rose aujourd'hui à l'hôpital des grands blessés de la vie.

ROSEBravo amis musiciens.