2010 TROIS PARACHUTEURS

PARA-CHUTAGE 16/10/2010
janou ciel

 

Des années que nous en cauchemardons José et moi. Mais plutôt crever que de se dérober. C'est la réponse à un défi lancé il y a des années à bord de notre voilier Lune de Miel, entre Martigues et Minorque, comme un paquet de vagues un peu taquines. Quelques mots pour rigoler, et qui ce jour nous engagent tous les trois mère et fils dans une étonnante escapade. Car bien entendu, Olivier le grand frère, du haut de ses 40 ans, sera de cette folie.

Aujourd'hui samedi, 16 octobre 2010, c'est le bout de la tentation... 170 km d'autoroute de Velaux à Gap, aérodrome de Tallard. C'est Laurent qui pilote et qui assure notre ancrage au sol. C'est important pour nous qu'il soit là . Il a tout prévu comme il faut. La caméra, l'appareil photo réflex, tous les pieds sont là , et le pique nique dans la glacière enrichi des goûteuses madeleines d'Alex. Les trois sauteurs au top. Dans la voiture on papote, on a bien des choses à  se dire. "Ah oui et Karine, tiens donc ah oui et Alex, oh super et Dorine, et Shana, Guilllaume aussi oh la la !" Nous passons la famille en revue, nous anodisons comme si on roulait vers une superbe journée au soleil, bien anodin tout ça, vraiment ! Pourquoi brillent-ils autant nos yeux , pourquoi ses gestes impatients ?

Nous y voici, Paradrenalin, notre base parachute. Une cordée borde l'enceinte du club, obligation de s'y tenir rangé.hangarUne dizaine de personnes sont alignées. Avec nous autres ça fera une petite quinzaine. Nous sommes aux premières loges pour assister aux départs, vols et atterrissages. Un avion roule vers la piste. Il monte monte monte au fond de la vallée. Puis disparaît. On l'aperçoit très haut dans le ciel qui revient. Il libère une charge de para-chuteurs. (du verbe chuter car en cet instant je ne suis plus sûre de rien). En face de nous, le ciel se pique de points sombres qui se colorent en se rapprochant du sol. Puis les voilures se précisent parfaitement arrondies. Huit pattes gigotent autour d'un ventre à deux dos. De minuscules et étranges scarabées qui paraissent bien fragiles. Roses, bleues, rouges, les voiles vibres et paraissent vivantes bien plus que les sombres bestioles suspendues. Avant de se poser au sol, le tandem ralentit et dans un ensemble presque parfait toutes les pattes se posent. Les uns glissent au sol sur les fesses, les autres finissent dans un pas de course impeccable. C'est bien beau tout ça. Mais ce genre d'épisode ne fait pas encore partie de ma vie. Je regarde et j'admire complètement détachée. Et ce n'est pas étonnant. Depuis que l'échéance se rapproche, je me réjouis. Je ne laisse aucune place à l'inquiétude. Je n'imagine pas, je ne me projette pas dans ce moment. Simplement je l'attends et je me réjouis. C'est ce que j'appelle ma position d'attente. Je ne veux pas savoir ce qui m'attend car le pire, c'est la peur d'avoir peur, ce serait trop bête puisqu'il n'y a aucune raison d'avoir peur. Méthode imparable
" Parachute, oh oui, vivement ! "
En cet instant encore, ma pensée s'arrête sur ce vide, impossible à  imaginer mais si prometteur. Fastoche non ?


Déjà un autre avion décolle dans un crescendo de moteur à  pistons. avionNous restons un long moment intimidés, émerveillés, derrière cette ligne de ceux qui restent en dehors du cercle des initiés. Maintenant, plus réjouie que jamais, j'entre dans le club. Avec Laurent et Olivier ou José, je repars pour un échange d'anodisation, histoire d'améliorer notre résistance au stress. Faut bien passer le temps. A l'intérieur du hangar immense, de beaux messieurs, allure sportive et décontractée, plient leur bagagerie de vol. Ils alignent les plis de leur voilure avec une symétrie remarquable tout en devisant joyeusement. Leurs gestes sont lents, savants. Nous attendons sagement notre tour, anodisation toujours. Un grand gaillard m'interpelle. C'est le moment du "briefing". Ça y'est. Il faut changer de registre. Les infos pleuvent sur mon impatience et vont l'éteindre. Je ne suis pas certaine de tout retenir. Il me parle de choses inconnues, des mots parfaitement étrangers à  ma vie quotidienne, impossible à restituer. Je ne saisis que la notion d'ensemble. Je ne suis pas encore sortie de ma position d'attente. Je suis juste épatée, enchantée, perplexe. Cet homme est remarquable. En quelques minutes, il a établi la relation sympathique qui va me permettre de vivre des moments inoubliables. Totale confiance. Je n'en demande pas plus. Rien que pour ça, j'aurais fait le déplacement. Mais justement voilà , j'ai pas fait le déplacement que pour ça.
Allez zou, on s'lance.
Nos lunettes de protection sont tip-top; on ferait peur aux mouches si on en croisait. Par dessus nos trois caleçons-pantalons-damart+souspull+polaire épaisse+blouson, nous sommes harnachés, ajustés à  nos bretelles, sanglés du dos jusqu'aux cuisses et mousquetés à  fond. On marche comme si des choses encombrantes nous coinçaient dans nos culottes. Fichtre y'en a de l'épaisseur. Un relatif confort aussi. Y fait si froid que ça au 7ème ciel ?
L'avion ronfle déjà . Nous nous y installons deux par deux, le cul par terre, jambes tendues, calé chacun entre les jambes de son moniteur. Un homme en solo sautera le premier, je suivrai puis Olivier puis José. Une petite vibration de la carlingue. J'entre en phase réception totale. J'absorbe les merveilles. Je n'entends même pas le moteur. On grimpe sous les nuages cap vers le sud. Les sommets s'arrondissent, les routes, les canaux s'enrubannent, les vignes et les vergers se puzzlent... Les couleurs se mélangent et le ciel s'ouvre ... La terre s'aplatit. Wouha mais c'est qu'on est vachement haut, plus de 3500 mètres. Fichtre j'me disais bien aussi que l'air devenait frais. Je me laisse porter, je suis éblouie. J'échange quelquefois un mot ou un sourire avec José, ou mon guide. Je les perçois de très loin. Je suis dans l'intemporel, dans l'irréel. Je ne sens rien, je suis juste un regard qui dévore les montagnes et les vallées minuscules qui s'étalent sous ma coque. Je suis hors circuit et j'adore ! Hélas, quelqu'un me tape sur l'épaule, me dit des trucs... Je mets un temps fou à comprendre. C'est mon guide, il veut que je me soulève pour qu'il puisse ajuster mon harnachement au sien et je suppose me mousqueter à  lui... Prise de conscience épouvantable. J'étais si bien là , pourquoi il me dérange ? Moment de pure panique. J'ai le coeur qui bat à  mille à  l'heure. Je ne peux plus respirer, j'ai la tête qui tourne... Je réalise enfin que je n'ai plus le choix. Je lui obéis comme dans un brouillard. Il me cale sur ses genoux... Je me ressaisis quand je peux me rasseoir. Respire, calme ! C'est bon, tout va bien ! Ouf !
Je ne suis qu'une éponge de sensations qui ruissellent. Une sonnerie retentit, Sortie d'usine ? La porte de la cabine glisse, s'ouvre en grand. Une énorme bouffée d'air froid s'engouffre. L'homme solo nous salue, une sorte de rituel, qu'il ponctue d'un énergique : "Bon saut !" dans notre direction.
Il pourrait donc être mauvais ce saut ? Et ça me fait rire. C'est sûrement nerveux. L'homme solo se glisse à  la sortie. En quelques instants il disparaît, avalé par le ciel... C'est un choc terrible pour moi, car maintenant, c'est mon tour, et il faut que je fasse ça ? Il faut que je me laisse aspirer par le ciel ? Mille millions de mille sabords ! Plus le temps de réfléchir.
Mon guide gentiment me souffle de glisser vers la porte. La consigne c'est de garder les mains passées dans les bretelles du harnais, histoire de les ranger et qu'elles n'en fassent pas qu'à  leur tête. Ensuite s'assoir les pieds dans le vide, les jambes pliées au maximum sous l'avion, la tête relevée et garder cette position pendant le saut et la chute libre. (Je crois avoir fait à  peu près ça) Enfin jusqu'à ce que deux tapes sur l'épaule me signalent que tout va bien et que je peux m'étaler à  ma convenance dans le ciel... Mais je n'en suis pas là . Quasiment poussée au cul par mon guide (il est sanglé dans mon dos) je me retrouve assise à  la porte, wouah, ça décoiffe et ça gèle sec. Je plie les jambes vers l'arrière... Le sol est loin, loin, loin, en face le ciel, des trouées de bleu limpide, des coussins de nuages blancs... Et puis de nouveau le sol loin loin loin... L'air violent, me glace le nez et les oreilles... Pourvu que mon pote à l'arrière... Même pas le temps de penser le reste ... propulsion, vitesse, tout ça me saute dessus en vrac... ça tourne ! Et ça tourne. C'est insoutenable, je ferme les yeux. Juste le froid qui me griffe le nez et les oreilles. Ouf, j'ai pensé aux gants. Mes entrailles se stabilisent, mon coeur reprend son souffle... (?) Je compte calmement jusqu'à  trois. Je rouvre les yeux. Mais qui m'a mis ce turbo aux fesses ?oliv saut

Chute libre. En gros, la moto à  180 km/h. Rien à voir. Sans casque, j'en prends plein la tête de ce morceau de ciel qui dégringole avec moi. Et puis, en moto, on peut freiner... Je ne suis nulle part, le sol me passe par dessus et les montagnes sont de travioles et l'air glacé me tétanise les joues et les oreilles. Je vois défiler des rubans bleus, des carrés verts, des pointes sombres et claires... La campagne est sans dessus-dessous. Ça pourrait être un paysage mais il ne se met pas en place dans mes yeux... Hors champ, je suis hors champ... C'est terrible, fascinant. J'ai mal, je ne sais pas pourquoi, Je dégringole, je ne sais pas où. J'adore ça et je ne sais pas ce que c'est. J'ai peur et j'ai pas envie que ça s'arrête... C'est d'une violence terrible et c'est fascinant. J'ai 60 ans et j'ai 6 ans. Fichtre, c'est dangereux ce truc ! Une forte poussée me donne l'impression que je m'arrête. Super Y'a un frein. Le parachute vient de s'ouvrir. Et là  c'est tout simplement un magnifique moment d'apaisement. Je pousse un gigantesque soupir qui me rend à moi-même, toutes choses en ordre. Mon estomac se détend, mes yeux ne brûlent plus, mes oreilles ne sifflent plus (j'ai donc ressenti tout ça ?) et le paysage se met en place. Les rubans redeviennent un canal, une route, les couleurs brouillées redeviennent des vergers ou des champs et les petits pâtéblancs redeviennent des maisons. Je suis géante et je domine un monde de poupées. Et j'appartiens à  ce monde dans son entier.

Il y a Olivier en rouge à  ma droite, et José en bleu un peu en dessous...jo ciel

Ils sont beaux, beaux ...! Derrière moi, mon guide me propose une petite virée, à gauche ? Oui bien sûr. Faudrait pas que le panorama devienne monotone. L'effet est saisissant parce qu'on fait un joli tour et le paysage recommence à  basculer, à  chahuter, à  se décomposer, puis on se restabilise et le monde revient à  sa place. Et puis un petit tour à  droite, et le même chamboulement se reproduit.... Mais je ne le subis plus. Je l'attends. Je sais que c'est unique dans ma vie et incomparable comme sensation. Je me détends. On peut papoter mon compagnon et moi, c'est très relax...entre deux tours ! Si j'osais je hurlerais de bonheur. J'ai envie de rire, de rire, de rire alors je ris de tout mon coeur. Et je m'ouvre tout entière à ces extraordinaires sensations.
Un nouveau petit tour à  gauche, puis à  droite, on n'en finit plus de faire et de défaire le monde. Nous voilà  stabilisés, bien à la verticale. La descente est en pente raide mais on glisse sur l'air comme dans un rêve. Alors je prends le temps de revoir cette vallée si belle et de plus en plus précise. Les montagnes redeviennent de majestueux sommets. Très vite nous sommes au dessus d'une route. On se lance à  la poursuite des voitures et un dernier virement nous amène dans l'alignement de l'atterrissage. Le sol arrive à  toute allure, mince mais c'est qu'on y est presque. Je plie les jambes pour arriver assise et détendue. Mince déjà de l'herbe ! Zut on va frôler Olivier et son compagnon qui sont déjà posés. Mes pieds repliés sont au sol, emportée par l'élan je m'affale de tout mon long, en douceur. Vautrée le nez dans la verdure, je suis déposée comme un gros paquet maladroit. Mon compagnon est encore prisonnier de son élan et de nos mousquetons. Cette ombre sur ma tête et ce poids qui s'affale dans mon dos, c'est quoi ?

Ce n'est pas académique comme arrivée, mais qu'est-ce que c'est bon.
Me voilà  revenue sur terre et pas mal sourde, mais je sais que c'est provisoire alors j'en profite un max. Il fait si bon vivre dans ce nouveau monde !vautrage